Mercredi 15 novembre 2006 3 15 /11 /Nov /2006 00:10
Tous les grands chevaux blancs qui couraient dans les rues
Du village parfait de mes douze ou quinze ans
Ont galopé si loin que j'ai perdu de vue
Le plus pur de mon âme et le plus important.

Il reste de tout ça quelques mots, des images :
Un vieux cheval boiteux qu'on appelait « Souris »,
Un grand nègre jovial, sans doute anthropophage,
Il venait du Cap vert, et je songe aujourd'hui

Qu'il avait des enfants blonds comme la Norvège
Aux yeux bleus de Viking : le monde est si petit,
Négatif absolu d'un bonhomme de neige,
Il est peut-être mort et moi je suis parti.

Je ne reverrai plus les combles de l'église
Où j'allais dénicher les enfants de hiboux;
Quand je les rapportais tout chauds sous ma chemise
Ma pauvre mère avait des hurlements de loup.

Au monument des morts qu'on appelait « mobiles »
Assassinés pour rien sous Napoléon III
On déchiffrait des noms mais c'était difficile
Et debout sur le mur, on dominait les bois.

Les femmes, en bavardant, martyrisaient du linge
À grands coups de battoir, au lavoir d'à côté.
On venait tournoyer comme des petits singes
Autour de leurs baquets pour s'y faire insulter.

On rêvait, c'était beau ! Je ne rêve plus guère.
Je porte des habits qui ne me vont pas bien,
Je plonge dans la mort la tête la première
Une ou deux fois par jour et pourtant j'en reviens.

Tous les grands oiseaux blancs, au regard de phosphore
Et dont le cri feutré me réveillait la nuit
Ont volé bien trop loin par delà les aurores
Survolant les sentiers que je suivais sans bruit.

Et les petits chevreaux dont je tenais les pattes,
Depuis plus de trente ans ne veulent pas mourir,
Ils bougent dans mes rêves et pleurent et se débattent...
Bon Dieu que mes douze ans ont du mal à finir !

(Bernard Dimey)
Par Bernard Dimey - Publié dans : bôs poêmes de poêtes
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Lundi 9 octobre 2006 1 09 /10 /Oct /2006 00:18
    Tout ici baise, Jeanneton,
Ton mouchoir baise ton téton,
Tes cheveux se baisent et rebaisent,
Je vois tes lèvres se baiser;
Et si toutes choses se baisent
Voudrais-tu bien me refuser?

(trouvé ici)
Par SDF - Publié dans : bôs poêmes de poêtes
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Vendredi 22 septembre 2006 5 22 /09 /Sep /2006 00:25

Poème, soit bistouri
Pour l'abcès de cris qu'est l'esprit !

(Armand Robin)

Par SDF - Publié dans : bôs poêmes de poêtes
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Mardi 19 septembre 2006 2 19 /09 /Sep /2006 20:11

(extraits)

Ange, grand, genre tout en angles, mais les yeux
noirs et doux, en amande - père sergent-chef
corse, mère vietnamienne, défunts. Il est
instituteur à Sète, aime ça. Il vit seul.

*

Au quai, le soir, les touristes criards débarquent
du bac, suants et pleins de photos des palais
baroques pour leur hiver. Marika les hait.
Elle travaille ici, où l'hiver est si morne.

*

Lou a le blues. Le roux qu'elle a mis dans son lit
à l'automne, un Bélier très doux, hier est parti.
N'a dit ni où ni pourquoi. Et les yeux de Lou
brouillés de larmes scrutent les photos en vain.

*

Séducteur un peu fruste mais studieux, Gus lutte
tout l'été pour l'Europe, testant sangria,
expresso, bière ou thé, pourvu que l'étrangère
qui l'abreuve se laisse elle aussi déguster.

*

Marine, âme rare, jeune dame en amour
mais ne souffre d'amarre aucune, enfanterait
volontiers des lions de mer, défie les miroirs,
aime les erreurs si c'est pour l'art, parle aux astres.

*

Théo aime l'été, reste dans sa cuisine,
volets mi-clos, assis devant du café froid,
écoutant les bruits de la vie dans sa rue vide
reconquise à défaut de plage par les pauvres.

*

Tresses rousses, robe verte, poussette double
avec jumeaux endormis, de père inconnu
et noir, ainsi offrant le fruit de ses entrailles
à qui la toise, Thérèse défie le monde.

*

Lourdes boucles brunes qu'une résille serre,
sourire crispé, tunique informe et sandales,
Rachel est en friche. À peu de frais elle aurait
grand charme, et s'en veut en secret, mais se voir laide.

*

Derek a troqué son Colorado natal
pour le Gard. Dollars fondus, il a fait tous les
boulots possibles, a construit seul son mazet,
et sait chanter en occitan mieux que personne.

Philippe Longchamp in L'été, calme bleu (le dé bleu, 2000)

Par SDF - Publié dans : bôs poêmes de poêtes
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Samedi 26 août 2006 6 26 /08 /Août /2006 00:40

Le barbu reviendra... j'entends encore son orgue,
Il reviendra vers nous quand il aura tout vu,
Il est allé cueillir les herbes de la sorgue,
La fleur des terrains vagues qui n'existent plus.

Les nuits blanches à Paris ont des couleurs atroces,
Ou de zinc ou de sang ou la couleur des yeux ;
Les yeux jamais fermés des forçats de la noce
Qui baffrent au hasard le Diable ou le Bon Dieu.

[...]

À l'entrée du métro, dès qu'on ferme les grilles,
D'étranges mendigots, sortis nul ne sait d'où,
Rappliquent aussitôt et ronflent en famille...
Ce soir, tout va très bien, le fond de l'air est doux.

[...]

Les frères de la nuit n'ont pas figure humaine,
Ils ont les yeux si grands qu'ils en voient beaucoup trop,
Le diable sait peut-être où tout cela nous mène,
Il ricane à travers les vitres des bistrots.

La femme de Léon est morte un beau dimanche
Sous le pont Saint-Michel, elle s'est trouvée mal...
La camarde est venue la tirer par la manche,
La tête enveloppée dans un papier journal.

Il faut bien ramasser les cadavres qui traînent,
Plus de dents, plus aucun papier d'identité,
C'en est plein tout l'hiver sur les bords de la Seine...
Qui vit mal meurt toujours avec facilité.

Les femmes d'assassins vont prier à Charonne
Pour le repos de ceux qu'on a décapités ;
À quatre heures du matin la gauloise était bonne,
C'est du moins ce qu'a dit la soeur de charité.

[...]

Églises de Paris où vont pleurer les veuves
Afin que cinquante ans de péchés soient remis ;
Cathédrale debout retournée dans le fleuve,
Tant pis si le bon Dieu n'est plus de nos amis.

L'encre d'après-minuit se répand dans les rues
Au carnaval brûlé des amants interdits,
La voix des gens de bien pour un moment s'est tue,
Les autres, par hasard, se sont déjà tout dit.

Combien faut-il de temps, la nuit, pour tout se dire ?
À voix basse, très vite, et sans se regarder...
Laissant s'entrelacer les algues du délire,
Les secrets sont cruels..., aucun n'est à garder.

[...]

Paris s'est installé autour de Notre-Dame
Et s'est laissé grandir comme un péché mortel.
Vieux coeur phosphorescent où se brûlent les âmes
Des pèlerins massés ici comme un cheptel.

Vieux Gaulois transformé en Parisien de souche,
Sans moustache, sans rien, à peine les yeux bleus,
Clodos du Point du Jour qui pêchent à la mouche
Et qui ne prennent rien pour être plus heureux.

[...]

Lorsque Paris sera réduit à quelques cendres,
À quelques mots gravés sur des plâtres noircis,
Jusqu'au portail d'enfer oserons-nous descendre ?
Nous qui cherchons, ce soir, notre vie par ici...

Car ces temps-là viendront, bientôt sans aucun doute...
Lequel aura le temps de s'en apercevoir ?
Églises de Paris, écroulées presque toutes,
Vos ruines nous seront d'effrayants reposoirs.

Nous y rechercherons nos tendresses présentes
Ce qui fut, malgré tout, le bonheur d'aujourd'hui,
Et nous y trouverons la dernière épouvante
Qui règnera partout quand nous serons partis.

[...]

Vieux peuple de Paris, votre ville est trop vieille,
Elle est déjà pourrie, dévorée jusqu'au coeur,
Ce qui semble aujourd'hui peut-être une merveille
Va tout abandonner aux spectres de la peur.

Des monstres ruisselants sortiront de la Seine,
Leur échine de fer fera craquer les ponts,
Leurs gueules s'ouvriront, libérant leur haleine,
À ce souffle inconnu les humains tomberont.

Les bourgeois bedonnants tendront leurs mains dans l'ombre,
Ils clameront leurs noms mais dans l'obscurité
Ils deviendront bestiaux, écrasés sous le nombre...
Sur eux s'effondreront les murs de la Cité.

Bestiaire de Paris, entre l'ange et la bête,
L'homme a toujours du mal à trouver son chemin,
Il chemine au hasard et brusquement s'arrête...
Vers qui pourrait-il bien, ce soir, tendre les mains ?

Le barbu reviendra... Vous entendrez son orgue,
Il vous racontera les pays qu'il a vus,
Il chantera pour vous les refrains de la sorgue
Et vous vous souviendrez d'un Paris disparu...

Par SDF - Publié dans : bôs poêmes de poêtes
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